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Protection constitutionnelle du père biologique engagé auprès de l’enfant et contestation de paternité : la Cour constitutionnelle fédérale d’Allemagne censure le § 1600 du code civil allemand (arrêt 1 BvR 2017/21 du 9 avril 2024).
Par son arrêt de principe du 9 avril 2024 (1 BvR 2017/21, BVerfGE 169, 47), le premier Sénat de la Cour constitutionnelle fédérale d’Allemagne (Bundesverfassungsgericht) déclare incompatible avec le droit fondamental des parents garanti par l’article 6, alinéa 2, première phrase, de la Loi fondamentale (Grundgesetz) le régime du § 1600, alinéas 2 et 3, du code civil allemand (BGB), en tant qu’il exclut toute contestation de paternité par le père biologique qui s’est effectivement investi auprès de son enfant dès lors qu’une « relation socio-familiale » existe ou se noue en cours d’instance entre l’enfant et l’homme qui l’a reconnu avec l’accord de la mère.

Sommaire de l’article
- Synthèse de la décision
- 1. L’éviction du père biologique par une reconnaissance de paternité intervenue pendant l’instance judiciaire
- 2. Le père biologique comme titulaire du droit fondamental de l’article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale et la rupture d’équilibre du § 1600 BGB
- 3. Mise en perspective avec la contestation de paternité en droit civil français (articles 332 à 335 du code civil) et la jurisprudence de la CEDH
- Action en contestation de paternité du père biologique : Allemagne (1 BvR 2017/21, 2024), France (Code civil) et CEDH
- Questions fréquentes
- Sources
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Synthèse de la décision
Opérant un revirement partiel sur la portée de l’article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale, la Cour de Karlsruhe reconnaît au père biologique la qualité de « parent » au sens constitutionnel avant même son accès à la paternité légale et juge que le législateur ne peut ériger l’existence d’une famille sociale autour du père juridique en verrou absolu contre le père biologique qui a constamment cherché à assumer sa responsabilité parentale.
- Inclusion du père biologique dans la garantie de l’article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale : Le droit fondamental des parents protège également le père biologique : s’il n’impose pas au législateur d’instituer une paternité légale simultanée de trois parents (la mère, le père biologique et le père social), il exige qu’une procédure suffisamment effective permette au père biologique engagé d’accéder au statut de père juridique.
- Censure de la « course à la reconnaissance » en cours d’instance (§ 1600, alinéas 2 et 3, BGB) : Viole l’article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale le mécanisme qui permet à la mère et à son nouveau compagnon de faire échec à l’action en établissement de paternité déjà introduite par le père biologique en procédant à une reconnaissance de paternité puis en invoquant la relation socio-familiale apparue pendant la durée de la procédure d’appel.
- Parallèle avec la possession d’état en droit français (art. 333 C. civ.) et la jurisprudence de la CEDH : Alors que la Cour européenne des droits de l’homme (arrêts Ahrens c. Allemagne et Kautzor c. Allemagne de 2012) laissait aux États une large marge d’appréciation pour privilégier le père social, Karlsruhe élève le standard constitutionnel interne et éclaire d’un jour nouveau les conflits français entre vérité biologique et possession d’état conforme au titre.
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1. L’éviction du père biologique par une reconnaissance de paternité intervenue pendant l’instance judiciaire
En droit civil allemand de la filiation (§ 1592 du Bürgerliches Gesetzbuch — BGB), la paternité juridique appartient soit à l’homme marié à la mère au moment de la naissance (n° 1), soit à l’homme qui a reconnu l’enfant avec le consentement de la mère (n° 2), soit à celui dont la paternité a été judiciairement établie (n° 3). Dès lors qu’une paternité juridique existe par mariage ou par reconnaissance, aucune autre paternité ne peut être établie tant que la première n’a pas été anéantie par une action en contestation de paternité (Vaterschaftsanfechtung). Si le § 1600, alinéa 1er, n° 2, du BGB ouvre cette action au père biologique, son alinéa 2 la déclare irrecevable ou mal fondée dès lors qu’il existe, à la date de la clôture des débats devant le juge du fond, une « relation socio-familiale » (sozial-familiäre Beziehung) entre l’enfant et son père juridique.
En l’espèce, le requérant, père biologique incontesté d’un enfant né en avril 2020, avait entretenu des contacts réguliers et affectueux avec son fils dès sa naissance et avait saisi le tribunal aux affaires familiales dès mai 2020, après la séparation du couple, d’une demande d’établissement judiciaire de sa paternité. Or, pendant le cours même de cette instance, la mère avait consenti en septembre 2020 à ce que son nouveau compagnon reconnaisse l’enfant. Le père biologique avait aussitôt converti son action en contestation de cette reconnaissance et obtenu gain de cause en première instance, mais le tribunal régional supérieur de Naumburg (Oberlandesgericht Naumburg) avait infirmé la décision en juillet 2021 : constatant qu’à la date de l’audience d’appel, le nouveau compagnon vivait désormais en ménage commun avec la mère et l’enfant, la juridiction d’appel avait jugé qu’une relation socio-familiale s’était entre-temps consolidée et faisait définitivement obstacle à l’action du père biologique.
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2. Le père biologique comme titulaire du droit fondamental de l’article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale et la rupture d’équilibre du § 1600 BGB
Par son arrêt du 9 avril 2024 (BVerfGE 169, 47), le premier Sénat de la Cour constitutionnelle fédérale accueille le recours constitutionnel du père biologique et déclare le § 1600, alinéas 2 et 3, du BGB incompatible avec l’article 6, alinéa 2, première phrase, de la Loi fondamentale (« Les soins et l’éducation des enfants sont le droit naturel des parents et une obligation qui leur échoit en premier lieu ») :
- La titularité du droit fondamental parental par le père biologique : revenant sur une jurisprudence antérieure restrictive, la Cour affirme que le père biologique relève du champ de protection de l’article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale avant même d’être investi de la paternité juridique. Ce droit fondamental oblige le législateur à prévoir une voie procédurale effective permettant au père biologique d’accéder au statut de père légal afin d’assumer sa responsabilité parentale, tout en précisant que la Constitution allemande n’impose nullement de consacrer une « pluriparentalité » légale attribuant simultanément la paternité juridique à deux hommes aux côtés de la mère.
- L’absence de prise en compte des liens et des efforts constants du père biologique : le § 1600, alinéas 2 et 3, du BGB méconnaît l’exigence d’un juste équilibre entre les titulaires de droits fondamentaux et l’intérêt supérieur de l’enfant en ce qu’il érige la relation socio-familiale avec le père juridique en obstacle absolu, sans permettre au juge de tenir compte ni du lien socio-familial que le père biologique a lui-même noué avec l’enfant, ni de ses démarches précoces et constantes pour exercer l’autorité parentale, ni du fait que l’écoulement du temps procédural a permis à la mère et à un tiers de créer artificiellement un fait accompli pendant l’instance (« course à la paternité »).
- Le maintien transitoire du texte et la faculté de sursis à statuer : afin d’éviter un vide juridique, la Cour maintient provisoirement l’application du § 1600 BGB jusqu’à l’adoption d’une réforme législative du droit de la filiation, tout en ouvrant aux pères biologiques le droit d’obtenir la suspension des instances en cours jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi nouvelle.
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3. Mise en perspective avec la contestation de paternité en droit civil français (articles 332 à 335 du code civil) et la jurisprudence de la CEDH
L’arrêt 1 BvR 2017/21 enrichit considérablement le dialogue européen sur l’équilibre entre vérité biologique et paix des familles :
- Une protection constitutionnelle allemande plus exigeante que le standard minimal de la CEDH : dans ses arrêts Ahrens c. Allemagne et Kautzor c. Allemagne du 22 mars 2012 (req. n° 45071/09 et n° 23338/09), la Cour européenne des droits de l’homme avait admis que l’exclusion de la contestation de paternité du père biologique en présence d’un lien socio-familial avec le père légal ne violait pas l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, dès lors que le droit allemand accordait au père biologique un droit de visite et d’information (§ 1686a BGB). La Cour de Karlsruhe dépasse ce seuil minimal en jugeant que le simple droit de visite d’un tiers ne saurait remplacer l’accès à la paternité légale lorsque le père biologique s’est investi dès l’origine.
- Le rapprochement avec le droit français de la filiation (articles 332 à 335 du code civil) : en droit français (ordonnance n° 2005-759 du 4 juillet 2005), lorsque l’enfant ne dispose pas d’une possession d’état conforme au titre de naissance ou de reconnaissance, l’action en contestation de paternité est ouverte à tout intéressé — dont le père biologique prétendu — pendant un délai de dix ans (article 334 du code civil). Lorsque la possession d’état est conforme au titre, le délai est ramené à cinq ans à compter du jour où la possession d’état a commencé (article 333, alinéa 1er), l’action n’étant éteinte de plein droit qu’après cinq années continues de possession d’état conforme au titre (article 333, alinéa 2). Ainsi, contrairement au § 1600 BGB censuré par Karlsruhe, une reconnaissance par le nouveau compagnon de la mère suivie de quelques mois de vie commune en cours d’instance ne suffit nullement, en droit français, à fermer l’action en contestation du père biologique, lequel bénéficie en outre d’un contrôle concret de proportionnalité au titre de l’article 8 de la CEDH devant la Cour de cassation.
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Action en contestation de paternité du père biologique : Allemagne (1 BvR 2017/21, 2024), France (Code civil) et CEDH
| Critère juridique | Allemagne (BVerfG, 9 avril 2024, 1 BvR 2017/21) | France (Articles 332 à 335 du code civil) et CEDH (art. 8) |
|---|---|---|
| Fondement constitutionnel ou conventionnel | Article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale : le père biologique est titulaire du droit fondamental des parents avant même son accès à la paternité légale. | Article 8 de la CEDH (droit au respect de la vie privée et familiale et droit de connaître ses origines) combiné aux articles 332 et suivants du code civil. |
| Effet d’une vie familiale nouée avec le père auteur de la reconnaissance | Censure du § 1600 BGB qui érigeait la « relation socio-familiale » avec le père juridique en obstacle absolu sans égard à l’engagement précoce du père biologique. | La possession d’état conforme au titre ne rend la filiation inattaquable qu’après cinq années continues depuis la naissance ou la reconnaissance (art. 333 al. 2 C. civ.). |
| Reconnaissance par un tiers pendant l’instance engagée par le père biologique | Inconstitutionnalité de l’éviction du père biologique résultant de la simple durée de la procédure ayant permis la création d’un lien socio-familial concurrent. | Action en contestation de la reconnaissance ouverte au père biologique dans le délai quinquennal ou décennal, avec examen génétique de droit (arrêt Civ. 1re, 28 mars 2000). |
| Admission d’une pluriparentalité légale (deux pères juridiques + la mère) | Refusée : le législateur est fondé à maintenir le principe d’une responsabilité parentale légale attribuée à deux parents (art. 6 al. 2 GG). | Refusée en matière de filiation charnelle (principe chronologique de l’article 320 du code civil : tant qu’elle n’a pas été contestée en justice, la filiation légalement établie fait obstacle à l’établissement d’une autre filiation). |
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Questions fréquentes
- Pourquoi le père biologique avait-il perdu son procès devant la cour d’appel allemande avant l’arrêt du 9 avril 2024 ?
Bien qu’il ait saisi la justice dès le mois suivant la naissance pour faire établir sa paternité, la mère avait permis à son nouveau compagnon de reconnaître l’enfant pendant la procédure. À la date de l’audience d’appel, le nouveau compagnon vivait avec la mère et l’enfant, ce qui constituait une « relation socio-familiale » bloquant automatiquement la contestation de paternité en vertu du § 1600, alinéa 2, du BGB.
- La Cour constitutionnelle fédérale d’Allemagne impose-t-elle la reconnaissance légale de trois parents ?
Non. Tout en jugeant que le père biologique est protégé par l’article 6, alinéa 2, de la Loi fondamentale, la Cour confirme que la Constitution allemande autorise le législateur à limiter la paternité juridique à un seul père aux côtés de la mère afin de préserver l’enfant de conflits structurels d’exercice de l’autorité parentale.
- Comment le droit civil français traite-t-il une reconnaissance de paternité concurrente ?
En droit français, tant que cinq années continues de possession d’état conforme à la reconnaissance ne se sont pas écoulées (article 333, alinéa 2, du code civil), le père biologique est recevable à contester en justice la reconnaissance mensongère et à solliciter un examen biologique comparé des sangs ou des empreintes génétiques, qui est de droit en matière de filiation sauf motif légitime de ne pas y procéder.
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Sources
- Bundesverfassungsgericht — Urteil des Ersten Senats vom 9. April 2024, 1 BvR 2017/21 (BVerfGE 169, 47) [Texte officiel]
- Bundesverfassungsgericht — Communiqué de presse n° 35/2024 du 9 avril 2024 (Biological father’s right to contest legal paternity)
- Légifrance — Articles 332 à 337 du code civil (Actions en contestation de la filiation)
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