Agnès, le wagonnet des tabacs et la responsabilité de l’État
Tribunal des conflits, 8 février 1873, Blanco, n° 00012 (publié au recueil Lebon)

Bordeaux, 3 novembre 1871. Agnès, cinq ans et demi, passe devant l’entrepôt de la manufacture des tabacs, exploitée en régie par l’État, quand un wagon poussé de l’intérieur par des ouvriers la renverse et lui passe sur la cuisse : elle doit être amputée. Le 24 janvier 1872, son père assigne devant le tribunal civil de Bordeaux quatre employés et l’État, désigné comme civilement responsable sur le fondement des articles 1382 à 1384 du code civil, et réclame 40 000 francs. Le tribunal retient l’affaire le 17 juillet 1872 ; cinq jours plus tard, le préfet de la Gironde élève le conflit pour soustraire au juge judiciaire l’action dirigée contre l’État.
Le 8 février 1873, le Tribunal des conflits confirme l’arrêté de conflit et tient pour non avenus, à l’égard de l’État, l’assignation et le jugement de Bordeaux. Ses motifs tiennent en quelques lignes : la responsabilité de l’État pour les dommages causés par les personnes qu’il emploie dans le service public « ne peut être régie par les principes qui sont établis dans le Code civil, pour les rapports de particulier à particulier » ; elle « n’est ni générale, ni absolue » et suit des règles propres, qui varient selon les besoins du service ; l’autorité administrative est donc seule compétente. En écartant le code civil, l’arrêt admet du même coup que l’État réponde des dommages de ses services, devant son propre juge : le Conseil d’État y voit l’acte fondateur du droit administratif.
Et aujourd’hui ?
En France, l’esprit de l’arrêt Blanco demeure, mais l’accident d’Agnès serait jugé autrement. Transformé en entreprise publique, la SEITA, le service des tabacs était devenu un service public industriel et commercial, dont les litiges relèvent en principe du juge judiciaire depuis l’arrêt du Tribunal des conflits du 22 janvier 1921, Société commerciale de l’Ouest africain ; la SEITA a été cédée au secteur privé en 1995. Surtout, la loi n° 57-1424 du 31 décembre 1957 (art. 1er) confie aux seuls tribunaux judiciaires la réparation des dommages causés par « un véhicule quelconque », la personne publique répondant à la place de son agent : selon le Conseil d’État, le wagonnet relèverait de ce texte. Les articles 1382 à 1384 invoqués par le père sont devenus, en 2016, les articles 1240 à 1242 du code civil.
Légifrance — Loi n° 57-1424 du 31 décembre 1957, art. 1er (nouvel onglet) Légifrance — Code civil, art. 1240 (nouvel onglet) Légifrance — Arrêté du 6 février 1995 fixant les modalités de la privatisation de la SEITA (nouvel onglet) Conseil d’État — Les grandes décisions : Blanco (nouvel onglet) Conseil d’État — Arrêt « Blanco » : depuis 150 ans, l’État peut être condamné (nouvel onglet)
À retenir
Depuis 1873, l’État répond des dommages causés par ses services publics, selon des règles propres et, en principe, devant le juge administratif.




