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Cour suprême des États-Unis, arrêt Smith v. Arizona du 21 juin 2024 (No. 22-899, 602 U.S. 779) : lorsqu’un analyste de laboratoire relaie à l’audience les conclusions d’un collègue absent pour établir la nature de substances saisies, ces énonciations sont présentées pour leur véracité et relèvent de la clause de confrontation du Sixième Amendement
Dans son arrêt Smith v. Arizona du 21 juin 2024 (No. 22-899, 602 U.S. 779), rédigé par la juge Elena Kagan, la Cour suprême des États-Unis précise la portée de la clause de confrontation du Sixième Amendement de la Constitution américaine (Confrontation Clause) en matière de preuves scientifiques et criminalistiques. Infirmant l’arrêt de la Cour d’appel de l’Arizona, la Cour juge que lorsque l’accusation fait déposer à l’audience un analyste de laboratoire de substitution qui n’a participé à aucune des opérations techniques mais s’appuie sur les notes et le rapport rédigés par une analyste absente pour affirmer que les substances saisies sont des stupéfiants, les énonciations de l’analyste absente sont admises pour établir la véracité de leur contenu (for their truth). Dès lors, si ces écrits revêtent un caractère testimonial, leur utilisation viole le droit constitutionnel de l’accusé d’interroger ou de faire interroger contradictoirement l’auteur véritable des constatations.

Sommaire de l’article
- Le témoignage d’un analyste de laboratoire de substitution sur la foi des notes d’une analyste absente
- L’abandon de la fiction probatoire dissociant le « fondement de l’opinion » de la véracité des faits rapportés
- Mise en regard avec l’article 6 § 3 d) de la CEDH et le contradictoire technique en procédure pénale française
- Sources
01
Le témoignage d’un analyste de laboratoire de substitution sur la foi des notes d’une analyste absente
Lors d’une perquisition menée en décembre 2019 par les forces de police dans une propriété du comté de Yuma (Arizona) où se trouvait Jason Smith, plusieurs substances suspectes furent saisies et transmises au laboratoire de police scientifique de l’État. Une analyste criminalistique (Elizabeth Rast) procéda aux pesées et aux examens chimiques, consigna ses protocoles dans des notes de laboratoire et rédigea un rapport signé concluant à la présence de méthamphétamine, de résine de cannabis et de marijuana.
Avant l’ouverture du procès pénal, cette analyste quitta ses fonctions au sein du laboratoire. Plutôt que de la citer à comparaître, l’accusation appela à la barre un autre analyste du même service (Greggory Longoni) qui n’avait pris aucune part aux analyses. En se référant directement aux notes et au rapport d’Elizabeth Rast, ce second analyste exposa aux jurés les tests qu’elle avait accomplis et déclara que les produits saisis étaient bien des stupéfiants. Condamné, Jason Smith soutint en appel que son droit constitutionnel d’être confronté aux témoins à charge (Sixième Amendement) avait été méconnu ; la Cour d’appel de l’Arizona écarta ce grief au motif que les notes de la première analyste n’avaient servi qu’à exposer le fondement de l’opinion propre du second analyste, sans être admises pour établir la véracité de leurs énonciations.
02
L’abandon de la fiction probatoire dissociant le « fondement de l’opinion » de la véracité des faits rapportés
S’inscrivant dans la lignée de ses arrêts Crawford v. Washington (2004), Melendez-Diaz v. Massachusetts (2009) et Bullcoming v. New Mexico (2011), tout en mettant fin aux incertitudes nées de l’arrêt fragmenté Williams v. Illinois (2012), la Cour suprême énonce une règle probatoire claire :
- L’indivisibilité logique entre la valeur de l’opinion et la véracité des constatations sous-jacentes : la clause de confrontation du Sixième Amendement ne s’applique qu’aux déclarations extrajudiciaires à caractère testimonial admises pour prouver la vérité des faits qu’elles énoncent (hearsay). Or, lorsqu’un analyste de substitution n’ayant aucune connaissance personnelle des échantillons s’appuie sur les notes d’un analyste absent pour formuler son avis devant le jury, son opinion n’est pertinente et probante que si les affirmations factuelles de l’analyste absent (respect de la chaîne de garde, réalisation effective des tests, absence de contamination) sont tenues pour vraies.
- L’impossibilité de contourner le principe du contradictoire par un porte-parole : permettre à l’accusation de faire réciter à l’audience les constatations d’un analyste absent par un collègue reviendrait à priver l’accusé de toute possibilité de mettre à l’épreuve, par le contre-interrogatoire (cross-examination), la compétence, la rigueur méthodologique ou l’honnêteté de la personne qui a effectivement manipulé les scellés. L’arrêt est en conséquence annulé et l’affaire renvoyée pour apprécier le caractère testimonial des notes litigieuses.
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Mise en regard avec l’article 6 § 3 d) de la CEDH et le contradictoire technique en procédure pénale française
L’arrêt Smith v. Arizona offre un éclairage comparatif direct sur les garanties du procès équitable attachées à la discussion des rapports scientifiques et à l’audition des témoins en Europe :
- Dans la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (article 6 §§ 1 et 3 d) : selon la grille fixée par les arrêts de Grande Chambre Al-Khawaja et Tahery c. Royaume-Uni (15 décembre 2011) et Schatschaschwili c. Allemagne (15 décembre 2015), lorsque les déclarations ou constatations d’une personne non entendue à l’audience constituent la preuve unique ou déterminante (sole or decisive evidence) au soutien d’une condamnation, le juge doit vérifier l’existence d’un motif sérieux justifiant la non-comparution et l’existence de garanties procédurales compensatoires suffisantes permettant un examen contradictoire de la fiabilité de la preuve.
- En procédure pénale française : si les rapports d’analyse technique ou scientifique versés au dossier de l’instruction sont soumis à la libre discussion des parties (articles 167 et 427 du code de procédure pénale), la chambre criminelle de la Cour de cassation contrôle, au visa de l’article 6 § 3 d) de la Convention européenne des droits de l’Homme, que tout refus d’entendre à l’audience l’auteur de constatations déterminantes contestées par la défense soit motivé par une impossibilité caractérisée ou compensé par des garanties procédurales effectives.
04
Sources
- Supreme Court of the United States — Smith v. Arizona, No. 22-899, 21 juin 2024, 602 U.S. 779 (2024)
- Convention européenne des droits de l’homme — Article 6 § 3 d) (droit d’interroger ou de faire interroger les témoins)
- Code de procédure pénale français — Article 167 et article 427 (discussion contradictoire des preuves) — Légifrance
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