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Cour suprême des États-Unis, arrêt United States v. Rahimi du 21 juin 2024 (602 U.S. 680) : une personne visée par une ordonnance civile de protection pour violences conjugales peut se voir interdire la détention d’armes à feu sans violation du Deuxième Amendement
Dans son arrêt United States v. Rahimi du 21 juin 2024 (No. 22-915, 602 U.S. 680), rédigé par le Chief Justice John Roberts et adopté par huit voix contre une, la Cour suprême des États-Unis infirme l’arrêt de la Cour d’appel du cinquième circuit qui avait déclaré inconstitutionnelle la disposition fédérale 18 U.S.C. § 922(g)(8). Précisant la méthodologie historique dégagée deux ans plus tôt dans l’arrêt New York State Rifle & Pistol Association v. Bruen (2022), la Cour juge que lorsqu’une juridiction civile constate, à l’issue d’une procédure contradictoire, qu’un individu représente une menace crédible pour l’intégrité physique de son partenaire intime ou de son enfant, le législateur peut temporairement lui interdire de détenir des armes à feu. Cette décision offre un éclairage comparé direct avec l’ordonnance de protection du droit français (article 515-11, 6° du code civil) et les obligations positives de prévention découlant des articles 2 et 3 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Sommaire de l’article
- Une ordonnance civile de protection assortie d’une interdiction de port d’arme et l’annulation initiale par le cinquième circuit
- La clarification du critère historique Bruen : le principe du désarmement temporaire des personnes présentant une menace physique
- Regards croisés avec le droit français (article 515-11 du code civil) et la jurisprudence de la CEDH (arrêt Kurt c. Autriche)
- Sources
01
Une ordonnance civile de protection assortie d’une interdiction de port d’arme et l’annulation initiale par le cinquième circuit
L’affaire concernait Zackey Rahimi, contre lequel un tribunal civil de l’État du Texas avait délivré en février 2020, avec son accord et après notification régulière et possibilité d’être entendu, une ordonnance de protection (protective order) à la suite de violences physiques graves exercées sur son ex-compagne — mère de leur jeune enfant — accompagnées d’un coup de feu tiré en direction d’un témoin. L’ordonnance constatait expressément que l’intéressé représentait une menace crédible pour la sécurité physique de la mère et de l’enfant et suspendait pour deux ans son permis de port d’arme.
Impliqué par la suite dans cinq fusillades distinctes au Texas entre décembre 2020 et janvier 2021, l’intéressé fit l’objet d’une perquisition à son domicile au cours de laquelle les enquêteurs découvrirent un pistolet, un fusil semi-automatique et une copie de l’ordonnance de protection. Poursuivi devant la juridiction fédérale sur le fondement du titre 18 du Code des États-Unis, § 922(g)(8) — qui punit d’emprisonnement la détention d’une arme à feu par toute personne soumise à une ordonnance judiciaire de protection constatant une menace crédible pour un partenaire intime ou un enfant —, il souleva l’inconstitutionnalité de ce texte au regard du Deuxième Amendement. S’appuyant sur l’arrêt New York State Rifle & Pistol Association, Inc. v. Bruen (597 U.S. 1, 2022), la Cour d’appel fédérale du cinquième circuit annula la condamnation au motif qu’aucune loi coloniale du XVIIIe siècle ne prévoyait la confiscation d’armes sur le fondement d’une ordonnance civile en matière familiale.
02
La clarification du critère historique Bruen : le principe du désarmement temporaire des personnes présentant une menace physique
Par huit voix contre une, la Cour suprême casse l’arrêt du cinquième circuit et juge la section 922(g)(8) conforme au Deuxième Amendement :
- Le refus d’exiger un « jumeau historique » (historical twin) : le Chief Justice Roberts souligne que les juridictions inférieures ont commis une erreur méthodologique en interprétant l’arrêt Bruen comme exigeant une loi ancienne identique mot pour mot à la réglementation contemporaine. Le Deuxième Amendement n’a pas figé le droit dans « l’ambre » de 1791 : il suffit que la loi moderne soit cohérente avec les principes qui sous-tendent la tradition réglementaire relative au motif (why) et aux modalités (how) de la restriction.
- La convergence des cautions de paix publique (surety laws) et des lois réprimant l’usage menaçant des armes (going armed laws) : la Cour relève que, dès la common law anglaise et les premières lois des États américains, deux mécanismes juridiques complémentaires permettaient, d’une part, à un magistrat d’exiger des garanties préventives d’un individu soupçonné sur motif sérieux de menacer la paix publique — y compris envers son conjoint — et, d’autre part, de désarmer ceux qui utilisaient des armes pour terrifier autrui.
- Un désarmement ciblé, contradictoire et limité dans le temps : prise dans le prolongement de cette tradition, la section 922(g)(8) ne frappe pas l’ensemble des citoyens de manière générale, mais s’applique uniquement après qu’un juge a constaté, à l’issue d’une audience contradictoire, qu’une personne déterminée constitue une menace crédible pour l’intégrité physique d’un proche, et ce pour la seule durée de validité de l’ordonnance.
03
Regards croisés avec le droit français (article 515-11 du code civil) et la jurisprudence de la CEDH (arrêt Kurt c. Autriche)
Mise en regard du droit français et européen, l’affaire United States v. Rahimi met en lumière la convergence des garanties procédurales entourant les mesures civiles d’urgence contre les violences intrafamiliales :
- En droit français (articles 515-9 à 515-13 du code civil) : lorsqu’il existe des raisons sérieuses de considérer comme vraisemblables la commission de violences alléguées et le danger auquel la victime ou un ou plusieurs enfants sont exposés, le juge aux affaires familiales délivre en urgence une ordonnance de protection et se prononce systématiquement, en vertu de l’article 515-11, 6° du code civil, sur l’interdiction de détenir ou de porter une arme et sur la remise des armes détenues aux services de police ou de gendarmerie, dont la violation constitue le délit puni de trois ans d’emprisonnement par l’article 227-4-2 du code pénal.
- En droit de la Convention européenne des droits de l’Homme : là où le contentieux constitutionnel américain aborde le retrait d’arme sous l’angle de la validité d’une restriction à un droit constitutionnel de détenir des armes, la Cour européenne des droits de l’homme (Grande Chambre, 15 juin 2021, Kurt c. Autriche, req. n° 62903/15) impose au contraire aux États parties, au titre des obligations positives de l’article 2 (droit à la vie), une évaluation autonome, proactive et immédiate du risque de létalité incluant la vérification systématique de la détention d’armes à feu dès le signalement de violences domestiques.
04
Sources
- Supreme Court of the United States — United States v. Rahimi, No. 22-915, 21 juin 2024, 602 U.S. 680 (2024)
- Code civil français — Article 515-11 (ordonnance de protection et interdiction de détenir ou de porter une arme) — Légifrance
- CEDH, Grande Chambre, 15 juin 2021, Kurt c. Autriche, requête n° 62903/15 (HUDOC 001-210615)
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