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Interprétation stricte de la loi pénale et portée d’une clause résiduelle d’incrimination : la Cour suprême des États-Unis circonscrit le crime d’entrave à une procédure officielle aux atteintes à l’intégrité des preuves dans l’arrêt Fischer v. United States.
Par son arrêt Fischer v. United States du 28 juin 2024 (No. 23-5572, 603 U.S. 480), la Cour suprême des États-Unis juge, à la majorité de six voix contre trois sous la plume du juge en chef John Roberts, que l’infraction fédérale d’entrave à une procédure officielle prévue au paragraphe 1512(c)(2) du titre 18 du Code des États-Unis — issue du Sarbanes-Oxley Act de 2002 et punie de vingt ans d’emprisonnement — ne constitue pas une incrimination autonome englobant toute forme de perturbation d’une procédure officielle, mais doit être lue à la lumière du paragraphe précédent 1512(c)(1) : pour caractériser ce crime, l’accusation doit établir que le prévenu a porté atteinte, ou tenté de porter atteinte, à la disponibilité ou à l’intégrité de registres, documents, objets ou autres éléments de preuve destinés à être utilisés dans une procédure officielle.

Sommaire de l’article
- Synthèse de la décision
- 1. Du scandale Enron (Sarbanes-Oxley Act de 2002) au conflit d’interprétation devant la Cour d’appel du district de Columbia
- 2. Noscitur a sociis, ejusdem generis et préservation de la cohérence du code pénal fédéral
- 3. Parallèle avec l’article 111-4 du code pénal français, les délits d’atteinte à l’action de la justice et l’article 7 de la CEDH
- Interprétation de la loi pénale et infractions d’entrave : États-Unis (Fischer, 2024), France et CEDH
- Questions fréquentes
- Sources
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Synthèse de la décision
Saisie de la portée du terme « autrement » (otherwise) reliant les deux alinéas de l’article 1512(c) du titre 18 du Code des États-Unis adopté en 2002 à la suite de la destruction des archives comptables dans l’affaire Enron, la Cour suprême refuse une lecture littérale extensive qui aurait absorbé l’ensemble des délits mineurs d’entrave et rendu caduc l’alinéa premier du texte.
- Articulation entre l’énumération spécifique (§ 1512(c)(1)) et la clause résiduelle (§ 1512(c)(2)) : Lorsque le législateur punit au (c)(1) quiconque altère, détruit, mutile ou dissimule un document ou un objet afin d’en compromettre l’intégrité ou la disponibilité dans une procédure officielle, puis au (c)(2) quiconque « entrave, influence ou empêche autrement » une telle procédure, les principes noscitur a sociis et ejusdem generis commandent de limiter la clause résiduelle aux autres formes d’atteintes à l’intégrité ou à la disponibilité d’éléments utilisés dans la procédure.
- Protection de la cohérence de l’échelle des peines et rejet de la sur-incrimination : Interpréter le paragraphe 1512(c)(2) comme une incrimination fourre-tout punissant de vingt ans de réclusion tout comportement perturbant une audience ou une séance officielle rendrait superflu le paragraphe 1512(c)(1) ainsi que de nombreuses infractions spécifiques d’entrave que le Congrès a délibérément punies de peines beaucoup plus légères.
- Convergence méthodologique avec l’article 111-4 du code pénal français et l’article 7 de la CEDH : Cet arrêt illustre avec force le principe d’interprétation stricte de la loi pénale (nullum crimen, nulla poena sine lege) consacré en France par l’article 111-4 du code pénal et en Europe par l’article 7 de la CEDH, qui interdit aux parquets et aux juridictions d’étendre par analogie une incrimination spéciale de spoliation de preuves (art. 434-4 du code pénal) à des faits relevant d’autres qualifications pénales.
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1. Du scandale Enron (Sarbanes-Oxley Act de 2002) au conflit d’interprétation devant la Cour d’appel du district de Columbia
En 2002, à la suite de l’effondrement du groupe énergétique Enron et de la révélation que son cabinet d’audit Arthur Andersen avait massivement détruit des documents comptables compromettants avant l’ouverture formelle d’une procédure devant la Securities and Exchange Commission, le Congrès des États-Unis avait constaté une lacune dans l’article 1512(b) du titre 18 du Code des États-Unis : ce texte punissait certes le fait de persuader ou de contraindre un tiers à détruire des pièces ou à suborner un témoin, mais n’incriminait pas le fait pour une personne de détruire elle-même des documents en vue d’entraver une procédure officielle.
Pour combler cette brèche, l’article 1102 du Sarbanes-Oxley Act de 2002, intitulé « Altération frauduleuse de documents ou d’archives » (Tampering with a record or otherwise impeding an official proceeding), avait ajouté à l’article 1512 un paragraphe (c) punissant d’une peine pouvant atteindre vingt ans d’emprisonnement quiconque, de manière corrompue :
- « (1) altère, détruit, mutile ou dissimule un registre, un document ou un autre objet, ou tente de le faire, dans l’intention de compromettre l’intégrité de l’objet ou sa disponibilité pour être utilisé dans une procédure officielle ; ou
- (2) entrave, influence ou empêche autrement (otherwise obstructs, influences, or impedes) toute procédure officielle, ou tente de le faire. »
Poursuivi pour divers délits liés à son entrée au Capitole le 6 janvier 2021 (notamment intrusion dans un bâtiment réglementé et troubles à l’ordre public), Joseph Fischer s’était également vu reprocher le crime prévu au paragraphe 1512(c)(2). Le juge fédéral de district avait écarté ce chef d’accusation en jugeant que le paragraphe (c)(2) supposait un acte affectant l’intégrité ou la disponibilité d’éléments de preuve ; sur appel du ministère public, la Cour d’appel pour le circuit du district de Columbia (64 F.4th 329, 2023) avait infirmé cette décision à la majorité de deux voix contre une (opinion dissidente du juge Katsas) en estimant que l’adverbe « autrement » visait tout acte d’entrave différent de ceux décrits au (c)(1).
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2. Noscitur a sociis, ejusdem generis et préservation de la cohérence du code pénal fédéral
Accueillant le pourvoi à la majorité de six voix contre trois (opinion de la Cour rédigée par le juge en chef Roberts, à laquelle se joignent les juges Thomas, Alito, Gorsuch, Kavanaugh et Jackson, cette dernière rédigeant également une opinion concordante ; opinion dissidente de la juge Barrett jointe par les juges Sotomayor et Kagan), la Cour suprême annule l’arrêt d’appel et renvoie l’affaire pour réexamen des faits à l’aune d’une interprétation strictement circonscrite du texte :
- Application combinée des canons noscitur a sociis et ejusdem generis : selon une méthode constante (déjà mise en œuvre à propos d’une autre disposition du Sarbanes-Oxley Act dans l’arrêt Yates v. United States, 574 U.S. 528, 2015, où la Cour avait refusé de qualifier un poisson rejeté à la mer par un pêcheur d’« objet tangible » au sens de l’article 18 U.S.C. § 1519), une clause résiduelle introduite par le mot « autrement » (otherwise) à la suite d’une énumération précise ne donne pas carte blanche pour s’affranchir des limites posées par la première branche du texte. De même que dans l’arrêt Begay v. United States (553 U.S. 137, 2008), le mot « autrement » rattache le second alinéa au dénominateur commun du premier : le paragraphe (c)(2) a pour fonction de saisir les atteintes à l’intégrité ou à la disponibilité des éléments servant à l’instruction d’une procédure officielle qui ne prennent pas la forme d’une altération ou d’une destruction matérielle des quatre catégories énumérées au (c)(1) — par exemple la création de fausses pièces ou l’altération de témoignages immatériels.
- Le refus de réduire le paragraphe 1512(c)(1) à une lettre morte (surplusage) : si le paragraphe (c)(2) réprimait toute action quelconque entravant ou influençant une procédure officielle, le paragraphe (c)(1) tout entier n’aurait aucune utilité propre, puisque toute destruction de document entravant une procédure tomberait déjà sous le coup du (c)(2).
- Le respect de l’échelle légale des peines : le chapitre 73 du titre 18 du Code des États-Unis comporte une multitude d’infractions graduées avec soin par le Congrès (par exemple, l’article 1507 qui punit d’un an d’emprisonnement au maximum le fait de manifester ou de défiler près d’un tribunal pour influencer un juge ou un témoin, ou l’article 1505 qui punit de cinq ans d’emprisonnement l’entrave à une enquête du Congrès). Admettre que la clause résiduelle du paragraphe 1512(c)(2) permette au parquet de poursuivre tout manifestant, tout auteur d’un tapage en salle d’audience ou tout lobbyiste sous une qualification criminelle passible de vingt ans de réclusion bouleverserait l’économie générale de la loi pénale sans aucun indice d’une telle volonté du Congrès.
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3. Parallèle avec l’article 111-4 du code pénal français, les délits d’atteinte à l’action de la justice et l’article 7 de la CEDH
L’arrêt Fischer v. United States rejoint directement les principes cardinaux qui gouvernent l’interprétation de la loi répressive en droit français et dans la jurisprudence européenne :
- Le principe de l’interprétation stricte de la loi pénale (article 111-4 du code pénal et article 8 de la Déclaration de 1789) : en droit français, l’article 111-4 du code pénal énonce que « la loi pénale est d’interprétation stricte ». Ce corollaire du principe de légalité des délits et des peines interdit au juge répressif de raisonner par analogie in malam partem ou d’étendre une incrimination au-delà des termes et de l’objet précis définis par le législateur. La chambre criminelle de la Cour de cassation veille ainsi avec une rigueur constante à ce que chaque élément constitutif spécial d’une infraction contre l’autorité de la justice soit caractérisé sans substitution d’une qualification lourde à une qualification spéciale moins sévèrement réprimée.
- La distinction nette des qualifications dans le livre IV du code pénal français : à l’image de la distinction opérée par la Cour suprême américaine dans l’arrêt Fischer, le code pénal français sépare rigoureusement les atteintes à l’intégrité des preuves — telles que la modification de l’état des lieux d’un crime ou d’un délit ou la destruction, soustraction ou altération de documents ou d’objets de nature à faciliter la découverte d’une infraction ou la recherche des preuves (article 434-4 du code pénal, puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende) et la subornation de témoin (article 434-15 du code pénal) — des infractions d’entrave à l’exercice des libertés d’expression, du travail ou de réunion ou au fonctionnement des assemblées (articles 431-1 et suivants du code pénal) ou d’outrage et de rébellion (articles 433-5 et 433-6 du code pénal).
- La garantie de prévisibilité de l’article 7 de la CEDH : la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH, Grande Chambre, 21 octobre 2013, Del Río Prada c. Espagne, req. n° 42750/09 ; CEDH, Grande Chambre, 20 octobre 2015, Vasiliauskas c. Lituanie, req. n° 35343/05) rappelle que l’article 7 § 1 de la Convention consacre le principe selon lequel seule la loi peut définir un crime et prescrire une peine, et interdit d’interpréter de façon extensive la loi pénale au détriment de l’accusé, de sorte que le justiciable puisse savoir, à partir du libellé de la disposition pertinente et de son contexte légal, quels actes et omissions engagent sa responsabilité pénale et quelle peine il encourt.
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Interprétation de la loi pénale et infractions d’entrave : États-Unis (Fischer, 2024), France et CEDH
| Critère juridique | États-Unis (Fischer v. United States, 603 U.S. 480, 2024) | France (Code pénal) et CEDH (article 7) |
|---|---|---|
| Méthode d’interprétation de la loi répressive | Application des adages noscitur a sociis et ejusdem generis et de la règle prohibant la redondance législative (rule against surplusage). | Principe d’interprétation stricte de la loi pénale (article 111-4 du code pénal) et interdiction de l’analogie in malam partem (article 7 CEDH). |
| Portée du délit d’altération ou d’entrave probatoire | 18 U.S.C. § 1512(c)(2) exige la preuve d’une atteinte (ou tentative d’atteinte) à l’intégrité ou à la disponibilité de documents, objets ou preuves. | Article 434-4 du code pénal : destruction, soustraction, recel ou altération d’un document ou objet de nature à faciliter la recherche des preuves. |
| Distinction avec les troubles ou entraves sans destruction de preuves | Poursuites distinctes sous les qualifications spéciales d’intrusion, de désordre ou d’entrave parlementaire (18 U.S.C. §§ 1505, 1507, 1752). | Qualifications spéciales distinctes : entrave concertée (art. 431-1 CP), rébellion (art. 433-6 CP), outrage à magistrat (art. 434-24 CP). |
| Sanction d’une extension jurisprudentielle imprévisible | Annulation par la Cour suprême pour méconnaissance de la structure du texte et de l’échelle des peines voulue par le Congrès. | Cassation au visa des articles 111-3 et 111-4 du code pénal et constat de violation de l’article 7 de la CEDH (arrêt Del Río Prada c. Espagne). |
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Questions fréquentes
- Qu’a jugé la Cour suprême des États-Unis dans l’arrêt Fischer v. United States du 28 juin 2024 ?
La Cour suprême a jugé (par 6 voix contre 3) que pour établir une violation de l’article 18 U.S.C. § 1512(c)(2) (entrave à une procédure officielle, crime passible de vingt ans d’emprisonnement), le ministère public doit prouver que l’accusé a compromis, ou tenté de compromettre, la disponibilité ou l’intégrité de registres, documents, objets ou autres éléments destinés à être utilisés dans une procédure officielle.
- Que signifient les principes noscitur a sociis et ejusdem generis appliqués par la Cour suprême ?
L’adage noscitur a sociis (« un mot est connu par ceux qui l’accompagnent ») et la règle ejusdem generis (« du même genre ») commandent d’interpréter une formule générale ou résiduelle (telle que « entrave autrement » au paragraphe 1512(c)(2)) en cohérence avec les termes spécifiques qui la précèdent immédiatement (la destruction ou l’altération de documents et d’objets au paragraphe 1512(c)(1)).
- Quel est l’équivalent en droit pénal français du principe affirmé dans l’arrêt Fischer ?
En droit français, l’article 111-4 du code pénal (« La loi pénale est d’interprétation stricte ») et l’article 7 de la Convention européenne des droits de l’homme interdisent au juge pénal d’étendre le champ d’une infraction spéciale (comme le délit d’altération de preuves de l’article 434-4 du code pénal) à des comportements qui ne réunissent pas l’ensemble de ses éléments constitutifs.
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Sources
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