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Actualité juridique · Publié le

Droit d’auteur et exception de fair use : la Cour suprême des États-Unis juge que l’apport esthétique nouveau ne dispense pas de licence lorsque l’œuvre seconde poursuit le même usage commercial que l’œuvre originale

Par son arrêt Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. v. Goldsmith du 18 mai 2023 (598 U.S. 508), rédigé par la juge Sonia Sotomayor, la Cour suprême des États-Unis resserre considérablement la portée du premier facteur de l’exception d’usage loyal (fair use) codifiée à la section 107 du Copyright Act. L’octroi d’une licence commerciale par la fondation Andy Warhol à un magazine pour reproduire en couverture une sérigraphie du chanteur Prince réalisée à partir du cliché d’une photographe ne satisfait pas au premier facteur du fair use : dès lors que l’utilisation litigieuse et la photographie originale partagent substantiellement la même finalité commerciale d’illustration de presse, l’ajout d’une nouvelle expression ou signification artistique ne suffit pas à justifier l’absence d’autorisation de l’auteur initial.

Cour suprême des États-Unis, exception de fair use en droit d’auteur, caractère transformatif et usage commercial d’une œuvre dérivée
Sommaire de l’article
  1. Synthèse de la décision
  2. Un litige né de la concession commerciale d’un portrait sérigraphié à un magazine en 2016
  3. Le refus de confondre transformation artistique et finalité distincte de l’utilisation
  4. La substitution directe d’« Orange Prince » aux photographies sous licence sur le marché de la presse
  5. Un rapprochement notable avec la rigueur du droit d’auteur continental
  6. Tableau comparatif
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

01

Synthèse de la décision

Avec l’arrêt Andy Warhol Foundation v. Goldsmith, la Cour suprême des États-Unis corrige les dérives d’une conception purement esthétique du « transformatif » qui menaçait de vider de sa substance le droit exclusif des auteurs sur les œuvres dérivées.

  • Appréciation du premier facteur acte d’utilisation par acte d’utilisation : Le contrôle de l’objet et du caractère de l’utilisation (purpose and character of the use, 17 U.S.C. § 107(1)) ne porte pas abstraitement sur la création de l’œuvre seconde en elle-même, mais sur l’acte précis d’exploitation litigieux — en l’espèce la concession d’une licence commerciale à un groupe de presse.
  • Insuffisance d’une signification ou esthétique nouvelle à elle seule : Interpréter l’arrêt Campbell v. Acuff-Rose Music (1994) comme validant au titre du fair use toute œuvre qui ajoute une nouvelle esthétique ou un nouveau message empiéterait directement sur le droit exclusif de l’auteur originaire de préparer des œuvres dérivées (17 U.S.C. § 106(2)).
  • Poids déterminant de l’identité d’usage et de la nature commerciale : Lorsque l’œuvre seconde et l’œuvre première servent substantiellement la même fonction (illustrer un article de magazine consacré au même artiste) et que l’exploitation est commerciale, une justification particulièrement impérieuse est requise pour établir un usage loyal.
  • Impact majeur sur l’industrie culturelle et l’intelligence artificielle générative : En réhabilitant l’analyse de la substituabilité économique sur le marché des licences dès le premier facteur du fair use, cet arrêt renforce la position des titulaires de droits face aux réutilisations commerciales non autorisées.

02

Un litige né de la concession commerciale d’un portrait sérigraphié à un magazine en 2016

En 1981, la photographe professionnelle Lynn Goldsmith avait réalisé en studio une série de portraits du musicien Prince. En 1984, son agence avait accordé au magazine Vanity Fair, moyennant 400 dollars et une mention de crédit, une licence limitée pour utiliser l’un de ces clichés comme « référence d’artiste » en vue d’une unique illustration commandée à Andy Warhol. Au-delà de cette commande unitaire, Andy Warhol avait toutefois réalisé de sa propre initiative quinze autres sérigraphies et dessins à partir de la photographie de Mme Goldsmith (la « Prince Series »), dont l’œuvre intitulée « Orange Prince ».

À la suite du décès de Prince en 2016, l’éditeur Condé Nast a versé 10 000 dollars à l’Andy Warhol Foundation for the Visual Arts (AWF) pour publier « Orange Prince » en couverture d’un numéro commémoratif, sans solliciter l’autorisation de Mme Goldsmith ni lui verser de redevance ou mentionner son nom. Lorsque la photographe a invoqué la violation de son droit d’auteur, la fondation a agi en justice pour faire juger que l’utilisation d’« Orange Prince » relevait de l’exception de fair use de la section 107 du Copyright Act. La Cour d’appel du deuxième circuit ayant donné raison à la photographe, la Cour suprême a été saisie sur la seule question de l’appréciation du premier facteur du fair use.

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Le refus de confondre transformation artistique et finalité distincte de l’utilisation

Aux termes de la section 107(1) du Copyright Act (17 U.S.C. § 107), l’examen de l’exception d’usage loyal impose d’apprécier en premier lieu « l’objet et le caractère de l’utilisation, notamment la question de savoir si une telle utilisation revêt une nature commerciale ou poursuit des fins éducatives à but non lucratif ». Depuis l’arrêt Campbell v. Acuff-Rose Music, Inc. (510 U.S. 569, 1994) relatif à la parodie musicale, les juridictions fédérales recherchaient si l’utilisation seconde était « transformative », c’est-à-dire si elle ajoutait quelque chose de nouveau, avec une finalité supplémentaire ou un caractère différent.

Rédigeant l’opinion majoritaire de la Cour (sept voix contre deux), la juge Sotomayor met en garde contre une lecture absolutiste de la formule de l’arrêt Campbell : si tout apport d’un style nouveau ou d’une interprétation esthétique personnelle suffisait à rendre une utilisation « transformative » et à faire pencher le premier facteur en faveur du fair use, le droit exclusif que la section 106(2) du Copyright Act réserve à l’auteur d’autoriser les « œuvres dérivées » (adaptations cinématographiques d’un roman, arrangements musicaux, transpositions plastiques d’une photographie) serait privé de toute portée utile.

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La substitution directe d’« Orange Prince » aux photographies sous licence sur le marché de la presse

La Cour suprême insiste sur une règle méthodologique essentielle : une même œuvre seconde peut être loyale pour certains usages (par exemple son exposition dans un musée à but non lucratif, question qui n’était pas soumise à la Cour) et constitutive de contrefaçon pour d’autres. Le juge doit donc analyser l’utilisation précise qui fait l’objet du litige — ici, la concession commerciale par la fondation AWF d’une licence de reproduction à l’éditeur Condé Nast en 2016.

Or, sur ce terrain concret, le portrait photographique de Lynn Goldsmith et la licence d’« Orange Prince » concédée par l’AWF partageaient exactement la même finalité : fournir des portraits visuels de Prince pour illustrer des articles de magazines consacrés à ce musicien. En outre, contrairement à la parodie ou à la critique qui ont besoin de prendre pour cible l’œuvre première elle-même, la sérigraphie d’Andy Warhol utilisée en couverture de magazine ne formulait aucun commentaire critique visant la photographie de Mme Goldsmith. Compte tenu de cette identité d’usage et de la nature purement commerciale de la transaction de 10 000 dollars, le premier facteur du fair use jouait contre la fondation AWF.

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Un rapprochement notable avec la rigueur du droit d’auteur continental

En droit comparé de la propriété intellectuelle, l’arrêt Andy Warhol Foundation v. Goldsmith réduit sensiblement l’écart qui séparait l’exception américaine ouverte de fair use du système européen de liste fermée d’exceptions (directive 2001/29/CE et article L. 122-5 du code de la propriété intellectuelle français, où l’œuvre composite demeure subordonnée à l’autorisation de l’auteur de l’œuvre préexistante hors cas de parodie, pastiche ou caricature).

Cette décision exerce également une influence déterminante sur les contentieux contemporains liés aux arts visuels, à l’appropriation culturelle et à l’exploitation commerciale de contenus protégés par des systèmes algorithmiques : dès lors que la sortie commercialisée entre en concurrence sur le même segment de marché ou remplit la même fonction illustrative que les œuvres sources sans les viser à titre critique ou parodique, la défense tirée du caractère « transformatif » se heurte désormais à un obstacle majeur au titre du premier facteur de la section 107.

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Tableau comparatif

Analyse du premier facteur du fair use (17 U.S.C. § 107(1)) selon l’arrêt Andy Warhol Foundation v. Goldsmith (2023)
Élément d’appréciationThèse de l’Andy Warhol Foundation (écartée)Règle dégagée par la Cour suprême des États-Unis
Objet du contrôle juridictionnelAppréciation globale de la création plastique d’Andy Warhol et de sa renommée artistiqueExamen strict de l’acte spécifique d’utilisation litigieux (la licence commerciale accordée à Condé Nast en 2016)
Portée d’un sens ou message esthétique nouveauToute œuvre ajoutant une nouvelle expression ou esthétique est transformative et présumée loyaleUn sens nouveau ne suffit pas à lui seul, sous peine d’anéantir le droit exclusif de l’auteur sur les œuvres dérivées (§ 106(2))
Comparaison des finalités d’utilisationFinalité artistique distincte du simple portrait documentaire de la photographeIdentité substantielle de finalité : illustrer en presse magazine un article consacré au musicien Prince
Incidence de la nature commerciale et absence de visée critiqueCaractère commercial absorbé par la transformation artistique du portraitUsage commercial non parodique poursuivant la même fonction que l’original : le premier facteur joue contre le fair use

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Questions fréquentes

Pourquoi la célébrité et l’apport artistique d’Andy Warhol n’ont-ils pas suffi à faire reconnaître le fair use ?

Parce que la Cour suprême juge que le premier facteur du fair use ne dépend pas de la valeur artistique de l’œuvre seconde en général, mais de l’utilisation concrète qui en est faite. En vendant une licence à un magazine pour illustrer un article sur Prince, la fondation Warhol utilisait l’image exactement pour le même usage commercial que les photographies de Lynn Goldsmith.

La Cour suprême a-t-elle jugé qu’il était illégal d’exposer les œuvres de la « Prince Series » dans un musée ?

Non. L’arrêt distingue expressément l’exposition muséale de la concession d’une licence commerciale à la presse magazine, et ne tranche que la légalité de cette seconde utilisation commerciale.

Quelle est la différence entre une parodie protégée par le fair use et une œuvre dérivée soumise à autorisation ?

Une parodie (comme dans l’arrêt Campbell de 1994) utilise l’œuvre originale pour la commenter ou la tourner en dérision, ce que l’auteur initial n’autoriserait normalement pas. En revanche, une adaptation qui se borne à retravailler esthétiquement une œuvre préexistante pour l’exploiter sur le même marché relève du droit exclusif sur les œuvres dérivées.

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Sources

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