Actualité juridique · Publié le
Cour internationale de Justice, arrêt du 19 mai 2025 (Gabon/Guinée équatoriale) : l’identification des titres juridiques faisant foi et l’attribution de la souveraineté sur les îles Mbanié, Cocotiers et Conga
Par un arrêt rendu au fond le 19 mai 2025 dans l’affaire relative à la Délimitation terrestre et maritime et souveraineté sur des îles (Gabon/Guinée équatoriale, Rôle général n° 179), la Cour internationale de Justice tranche un différend territorial et maritime majeur en Afrique centrale. Saisie par compromis spécial afin de déterminer quels « titres juridiques, traités et conventions internationales font foi » entre les deux États, la Cour écarte le document de Bata de 1974 invoqué par le Gabon faute de preuve de son entrée en vigueur juridique, et consacre les titres issus de la convention franco-espagnole de Paris du 27 juin 1900 et de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Sommaire de l’article
- L’objet spécifique du compromis spécial de Marrakech : déterminer les titres juridiques faisant foi sans procéder directement au tracé
- L’inopposabilité de la « convention de Bata » du 12 septembre 1974 au regard du droit international des traités
- La consécration du titre issu de la convention de Paris du 27 juin 1900 et la souveraineté de la Guinée équatoriale sur Mbanié, Cocotiers et Conga
- La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) comme titre de délimitation maritime et les enseignements sur la preuve des traités
- Sources
01
L’objet spécifique du compromis spécial de Marrakech : déterminer les titres juridiques faisant foi sans procéder directement au tracé
Introduite le 5 mars 2021 par la notification d’un compromis spécial signé à Marrakech le 15 novembre 2016 sous l’égide du Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, l’affaire de la Délimitation terrestre et maritime et souveraineté sur des îles (Gabon/Guinée équatoriale) (Rôle général n° 179) présentait une singularité procédurale remarquable devant la Cour internationale de Justice.
Aux termes de l’article 1er § 1 du compromis spécial, les Parties n’avaient pas demandé à la Cour de tracer elle-même la ligne de frontière terrestre et maritime, mais de dire « si les titres juridiques, traités et conventions internationales invoqués par les Parties font foi dans les relations entre la République gabonaise et la République de Guinée équatoriale s’agissant de la délimitation de leurs frontières maritime et terrestre communes et de la souveraineté sur les îles de Mbanié, Cocotiers et Conga ».
Dans son arrêt du 19 mai 2025, la Cour précise d’abord le sens de la notion de « titre juridique » (legal title) dans le contexte du compromis : conformément à l’arrêt de la chambre de la Cour dans l’affaire du Différend frontalier (Burkina Faso/République du Mali) du 22 décembre 1986, cette notion désigne non pas uniquement la preuve documentaire matérielle, mais avant tout la source juridique établissant l’existence d’un droit sur le territoire ou d’une base de délimitation opposable entre les Parties.
02
L’inopposabilité de la « convention de Bata » du 12 septembre 1974 au regard du droit international des traités
La question centrale du litige portait sur la valeur juridique d’un document intitulé « Convention délimitant les frontières terrestres et maritimes de la Guinée équatoriale et du Gabon », daté du 12 septembre 1974 à Bata, dont la République gabonaise produisait une copie non certifiée en soutenant qu’il attribuait au Gabon la souveraineté territoriale sur l’île de Mbanié et les îlots Cocotiers et Conga.
Appliquant les règles coutumières du droit des traités codifiées par la Convention de Vienne du 23 mai 1969 (articles 2 § 1 a), 11 et suivants), la Cour procède à un examen probatoire rigoureux de l’existence et de la force obligatoire de ce texte :
- Absence d’original signé et défaut d’enregistrement à l’ONU : aucune des Parties n’a pu produire d’exemplaire original signé du document de Bata de 1974, lequel n’a jamais été enregistré auprès du Secrétariat de l’Organisation des Nations unies conformément à l’article 102 de la Charte des Nations unies, contrairement à la pratique suivie par les deux États pour leurs autres accords bilatéraux.
- Condition d’approbation ou de ratification non remplie et conduite ultérieure des Parties : l’examen du texte même du document, des archives diplomatiques et de la conduite ultérieure des deux États pendant près de trente ans (notamment les négociations menées de 1974 à 2003 sans que ce texte soit invoqué comme un traité définitif en vigueur) démontre que les Parties ne l’ont jamais considéré comme un traité les liant juridiquement.
En conséquence, la Cour juge que la « convention de Bata » de 1974 ne constitue pas un traité ou une convention internationale faisant foi entre la République gabonaise et la République de Guinée équatoriale.
03
La consécration du titre issu de la convention de Paris du 27 juin 1900 et la souveraineté de la Guinée équatoriale sur Mbanié, Cocotiers et Conga
Une fois écarté le document de 1974, la Cour examine les titres juridiques issus de la période coloniale et transmis par voie de succession d’États conformément au principe de l’intangibilité des frontières héritées de la décolonisation (uti possidetis juris).
Elle juge que la Convention spéciale sur la délimitation des possessions françaises et espagnoles dans l’Afrique occidentale, sur la côte du Sahara et sur la côte du Golfe de Guinée, signée à Paris le 27 juin 1900 entre la République française et le Royaume d’Espagne, constitue le titre juridique conventionnel faisant foi pour la délimitation de la frontière terrestre entre le Gabon (successeur de la France) et la Guinée équatoriale (successeur de l’Espagne), tout en précisant que les modifications factuelles opérées sur le terrain par les administrateurs coloniaux sans accord formel conforme aux procédures de la convention de 1900 ne constituent pas des titres juridiques autonomes.
S’agissant de la souveraineté insulaire dans la baie de Corisco, la Cour constate que l’île de Mbanié (Mbañe) et les îlots Cocotiers et Conga constituaient des dépendances géographiques et administratives de l’île de Corisco, sur laquelle le titre de l’Espagne avait été reconnu par la convention de Paris de 1900, et qu’aucun accord ultérieur ni acquiescement n’a transféré ce titre à la France ou au Gabon. La Cour dit en conséquence que la République de Guinée équatoriale détient le titre juridique sur l’île de Mbanié et sur les îlots Cocotiers et Conga.
04
La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) comme titre de délimitation maritime et les enseignements sur la preuve des traités
Enfin, sur le volet maritime, la Cour juge que la convention de Paris du 27 juin 1900 (en tant qu’elle fixe le point terminal de la frontière terrestre dans la baie de Corisco) et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) signée à Montego Bay le 10 décembre 1982, à laquelle les deux États sont parties, constituent les conventions internationales faisant foi dans les relations entre les Parties pour la délimitation de leur frontière maritime commune.
Cet arrêt du 19 mai 2025 apporte trois enseignements fondamentaux au droit international public et au contentieux des contrats d’État et des concessions :
- Hiérarchie entre titre juridique conventionnel et effectivités : fidèle à sa jurisprudence constante (Burkina Faso/Mali, Cameroun c. Nigéria), la Cour confirme que lorsqu’il existe un titre juridique conventionnel valide (ici la convention de 1900), ce titre prévaut de plein droit sur les actes d’administration ou d’occupation unilatérale (effectivités contra titulum).
- Exigence probatoire quant au consentement définitif à être lié par un traité : la simple signature d’un projet ou l’existence d’une copie non authentifiée ne suffit pas à établir un titre conventionnel en l’absence d’accomplissement des formalités d’entrée en vigueur et d’un comportement concordant des États attestant leur opinio juris contractuelle.
- Sécurité juridique des titres miniers et pétroliers offshore : en identifiant définitivement le détenteur du titre de souveraineté sur les formations insulaires de la baie de Corisco et les conventions régissant la délimitation maritime, l’arrêt de la Cour sécurise le cadre juridique international dans lequel les deux États peuvent désormais finaliser le tracé de leur frontière maritime et le régime de leurs zones économiques exclusives.
05
Sources
- CIJ, Arrêt du 19 mai 2025, Délimitation terrestre et maritime et souveraineté sur des îles (Gabon/Guinée équatoriale), Rôle général n° 179
- CIJ, Communiqué de presse n° 2025/25 du 19 mai 2025 — Arrêt de la Cour en l’affaire Gabon/Guinée équatoriale
- Convention des Nations unies sur le droit de la mer (Montego Bay, 10 décembre 1982) — Décret de publication n° 96-774 du 30 août 1996
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